L’économie alpestre suisse est sous pression. Sécheresse, évolution de la végétation et embroussaillement croissant compliquent l’exploitation des pâturages de montagne. Quel rôle jouent les animaux et les modes d’exploitation adaptés et pourquoi l’Union suisse des paysans (USP) demande un soutien pour les exploitations touchées par la sécheresse actuelle ? Cet article fait le point.
L’année 2026 est placée à l’échelle internationale sous le signe des pâturages et des bergers. Lors de la conférence spécialisée sur l’agriculture et l’économie pastorale de montagne qui s’est tenue il y a quelques semaines à Landquart, il est apparu clairement que les préoccupations ne sont pas l’apanage des seuls alpagistes suisses. Le changement climatique modifie la végétation et l’embroussaillement progressif des pâturages représente un défi majeur pour les exploitations. Caren Pauler, chercheuse et organisatrice de la conférence, explique pourquoi les animaux constituent le principal outil dont disposent les exploitations en montagne.
Les images de pâturages alpins verdoyants et de vaches broutant paisiblement sont profondément ancrées dans l’imaginaire suisse. Mais la réalité des exploitations situées à plus de 1500 mètres d’altitude devient de plus en plus rude. Les projections climatiques montrent clairement que les températures devraient augmenter sensiblement d’ici 2050 et que la répartition des précipitations va fortement évoluer. De nombreux modèles climatiques prévoient également une multiplication des événements extrêmes. À cela s’ajoute le fait que la hausse des températures entraîne une évaporation accrue de l’eau.
Pour les exploitations d’estivage suisses, le manque d’eau entraîne une profonde transformation de la flore. Les plantes auxquelles il fait trop chaud dans les vallées remontent progressivement en altitude et concurrencent les espèces traditionnellement présentes sur les alpages.
« Tout se déplace : les espèces qui ont pu survivre pendant des siècles à un endroit donné ne sont désormais plus assez compétitives et sont remplacées par d’autres espèces qui, auparavant, ne pouvaient survivre que dans les vallées », explique Caren Pauler. Elle ajoute : « Mais les plantes ne peuvent pas remonter indéfiniment, car plus haut, il n’y a tout simplement plus de sol. »
Caren Pauler est écologue chez Agroscope. Il y a plus de dix ans, elle a consacré sa thèse de doctorat à l’alpage de Weissenstein, dans les Grisons, et s’intéresse depuis lors de près aux changements écologiques évoqués. Elle aborde également cette problématique à l’échelle internationale, comme elle l’a encore fait récemment lors de la Mountain Grassland and Livestock Conference organisée au Plantahof.
La conférence, organisée par Caren Pauler et Manuel Schneider, responsable du groupe de recherche Production fourragère chez Agroscope, a réuni des spécialistes venus de toute l’Europe. Mais l’attention de Caren Pauler reste avant tout portée sur la pratique et les défis concrets qui se posent dans les Alpes suisses.
L’un des principaux problèmes auxquels sont confrontées de nombreuses exploitations de montagne est l’embroussaillement, c’est-à-dire l’envahissement lent mais continu des précieux pâturages par les buissons. Pour comprendre ce phénomène et ses conséquences, il faut selon Caren Pauler commencer par saisir la différence fondamentale entre l’agriculture en plaine et celle pratiquée en altitude.
« Dans les vallées, il existe des prairies qui ne voient jamais un animal », explique Caren Pauler. L’herbe y est fauchée mécaniquement et l’alimentation est souvent dissociée de l’animal qui se trouve à l’étable. Du point de vue agricole, la plante et l’animal évoluent donc souvent séparément. Sur les alpages, les règles du jeu sont complètement différentes. En raison de la topographie difficile et des pentes abruptes, les possibilités d’utiliser des machines sont fortement limitées. De plus, les alpages sont rarement fertilisés.
« L’outil le plus important dont nous disposons là-haut, c’est l’animal lui-même », résume la chercheuse. Il faut impérativement considérer les pâturages alpins en lien avec les animaux qui les exploitent.
C’est précisément là que réside le problème : lorsque les pâturages deviennent moins productifs en raison de la sécheresse ou que les animaux hautement sélectionnés ne sont tout simplement plus adaptés aux conditions de montagne, ils se déplacent vers d’autres surfaces. « Il est intéressant de constater que le nombre d’animaux estivés est resté relativement stable au cours des dernières décennies. Mais sur les alpages eux-mêmes, on observe un déplacement », explique Caren Pauler.
« Les bovins quittent les pâturages exigeants et escarpés pour se diriger vers des surfaces plus faciles d’accès », poursuit l’écologue. Conséquence : les arbrisseaux nains, les aulnes et d’autres plantes problématiques gagnent du terrain et remplacent les graminées et les plantes herbacées précieuses pour le fourrage.
Les sauterelles constituent d’excellentes espèces indicatrices de la biodiversité des pâturages alpins. Elles sont présentes tout au long du gradient de végétation, des surfaces ouvertes aux zones fortement embroussaillées, et leurs populations sont étroitement liées à la diversité d’autres groupes d’insectes. Là où les sauterelles sont nombreuses, on trouve généralement aussi de nombreux autres insectes ainsi que des oiseaux insectivores.
Autre avantage : les sauterelles sont relativement grandes, faciles à identifier et peuvent être recensées directement sur le terrain sans recourir à des pièges complexes. Elles conviennent donc également aux projets de suivi ou aux travaux d’étudiants qui ne nécessitent pas de formation taxonomique très spécialisée.
Pour maintenir ces habitats ouverts, les équipes d’alpage accomplissent chaque année un travail considérable. « Toutes les mesures visant à lutter contre l’embroussaillement demandent beaucoup de travail », explique Caren Pauler. Il faut souvent couper les buissons à la main pendant des heures sur des terrains difficiles d’accès, parfois à l’aide d’une tronçonneuse. Une autre solution consiste à clôturer de petites parcelles afin d’éviter que le bétail ne reste dans les zones plates et n’y broute toute la végétation.
« C’est comme pour nous, les humains : si nous avons le choix entre une baguette et un pain complet, la plupart d’entre nous préfèrent aussi manger la baguette », plaisante l’écologue.
Les petits ruminants comme les moutons ou les chèvres constituent également une bonne option. Mais les grands prédateurs, qui ont fait leur retour dans les Alpes ces dernières années, rendent leur détention moins attrayante. Il faut protéger les animaux, ce qui nécessite des clôtures ou des chiens de protection et représente une charge de travail supplémentaire pour les équipes d’alpage.
Caren Pauler souligne qu’il ne s’agit pas de nettoyer complètement les Alpes et d’éliminer tous les buissons. Il faut plutôt réguler leur présence et maintenir une sorte de mosaïque. « C’est beaucoup plus précieux pour la biodiversité, car une mosaïque offre sur une petite surface différents habitats : ombragés, ouverts, protégés du vent, etc. », explique-t-elle.
« Différentes espèces peuvent alors y trouver leur habitat, pas seulement des plantes, mais aussi des tétras ou des insectes comme les sauterelles », poursuit Caren Pauler. Ces dernières permettent d’obtenir un aperçu simple mais pertinent de l’état général du monde des insectes et donc de la biodiversité d’un habitat.
Les surfaces complètement embroussaillées représentent le pire scénario pour la biodiversité, estime Caren Pauler : « Sur ces surfaces, la diversité végétale peut parfois se réduire à une seule espèce, à savoir l’arbuste lui-même. » La diversité des sauterelles diminue également fortement, explique-t-elle.
« Nous constatons en outre qu’aucune espèce végétale ne dépend des surfaces densément embroussaillées : les plantes capables de survivre entre des buissons denses trouvent également leur place dans une mosaïque », explique-t-elle avant d’ajouter : « Du point de vue de la biodiversité, il n’y a donc aucune raison de favoriser l’embroussaillement complet. »
L’exploitation des alpages constitue ainsi un facteur essentiel pour maintenir et renforcer la biodiversité dans les régions de montagne. Mais comme la production alimentaire dans ces conditions implique un surcroît de travail, il apparaît clairement que les paiements directs sont importants pour l’économie alpestre suisse. En montagne, la production ne peut souvent pas couvrir les coûts, alors que l’entretien du paysage culturel constitue une prestation importante pour la société et la biodiversité.
Les contributions à la biodiversité ou à la qualité du paysage sont donc particulièrement importantes pour les exploitations de montagne.
Outre la sécurité financière, l’avenir nécessite également de nouvelles stratégies agricoles adaptées. Lorsque les bovins hautement sélectionnés ne parviennent plus à exploiter les pentes pauvres et embroussaillées, des animaux plus robustes doivent entrer en ligne de compte : des races anciennes et rustiques, capables de pâturer même sur des terrains escarpés.
Le porc noir des Alpes n’est certes pas un bovin, mais constitue un exemple intéressant. Il est notamment soutenu par Pro Specie Rara et Pro Patrimonio Montano. Avec sa croissance plus lente et sa viande relativement grasse, il ne correspond toutefois pas aux exigences standardisées du marché de masse moderne.
Ces porcs sont pourtant d’excellents auxiliaires pour l’entretien du paysage : ils fouillent le sol, mangent les racines et contribuent ainsi à limiter naturellement des plantes toxiques comme la fougère aigle et le séneçon des Alpes.
Ils se prêtent en outre parfaitement à la vente directe et répondent aux attentes d’une niche de consommateurs qui accordent une grande importance à la tradition et à l’écologie. Pour Caren Pauler, ces races rustiques sont bien plus que de simples animaux de rente : « Ce sont des ambassadeurs sympathiques qui permettent de sensibiliser à la valeur de nos Alpes. »
Préserver les pâturages alpins suisses riches en espèces représente, à l’heure du changement climatique, un véritable défi qui nécessite des solutions intelligentes, comme l’utilisation de races animales rustiques. Pour que les équipes d’alpage puissent continuer à entretenir cette précieuse mosaïque paysagère, un soutien financier fiable de la société restera indispensable.
La sécheresse actuelle montre à quel point ce soutien est important. En raison de la sécheresse et de la chaleur qui persistent depuis plusieurs semaines, l’Union suisse des paysans (USP) estime les pertes dans les principales cultures agricoles, y compris les cultures fourragères, à au moins un demi-milliard de francs. À cela s’ajoutent les coûts supplémentaires liés à l’achat de fourrage, à l’irrigation et au surcroît de travail.
Outre les mesures prises par la Confédération et les cantons, l’USP s’engage pour que les pertes économiques puissent être compensées par de meilleurs prix à la production. L’organisation examine également d’autres possibilités de soutien pour les exploitations confrontées à des difficultés financières en raison de la situation actuelle. Les exploitations connaissant des problèmes de liquidités peuvent notamment demander des prêts d’aide à l’exploitation sans intérêts. Des discussions sont également en cours concernant le report du remboursement de prêts et le versement anticipé des paiements directs.
Les exploitations d’estivage peuvent elles aussi bénéficier d’un soutien : les exploitations concernées peuvent s’adresser au Fonds Suisse.
L’avenir des Alpes suisses ne se joue donc pas uniquement sur le thermomètre. Il dépend également de la capacité à adapter l’exploitation des alpages au changement climatique et à mettre les moyens nécessaires à la disposition des exploitations. Parallèlement, un autre grand défi se profile déjà : sur de nombreux alpages, l’eau devient une ressource rare.
Les exploitations qui rencontrent des difficultés financières en raison de la sécheresse peuvent, sous certaines conditions, demander un soutien. Les exploitations d’estivage concernées peuvent notamment solliciter une aide auprès du Fonds Suisse. Les exploitations confrontées à des problèmes de liquidités peuvent également demander des prêts d’aide à l’exploitation sans intérêts.
Pour plus d’informations, consulter la communication de presse de l’Union suisse des paysans du 14 août 2026 : « Aggravation des dégâts dus à la sécheresse et aide aux exploitations en difficultés ».
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